Derrière une allure de sage au regard malicieux se cache l’un des bâtisseurs les plus audacieux du secteur minier burkinabè. Ancien haut fonctionnaire devenu entrepreneur par la force de la conviction, Boureima Apollinaire Compaoré a relevé un défi de taille : ériger à Ziniaré le premier laboratoire d’analyse minérale 100 % national. Entre rigueur scientifique, foi en la providence et patriotisme économique, portrait d’un ingénieur qui a quitté le confort des multinationales pour prouver que l’expertise locale est une mine d’or encore inexploitée.
Par Prosper Bassono
L’énergie d’un jeune de 25 ans sous des tempes grises
Ses cheveux sont bien grisonnants et ses lunettes suspendues sur le bout du nez vous feront penser à un vieillard fatigué, mais attention, il a l’énergie d’un jeune de 25 ans. Nous étions partis pour une interview classique de 30 minutes pour le journal Le Minier plus, mais nous en sommes revenus avec deux heures d’échanges hautement riches et révélateurs d’un parcours plein d’enseignements. J’ai décidé de casser les codes du métier de journaliste pour vous raconter ce que j’ai appelé ma rencontre avec un Apollinaire Compaoré, celui-là même qui a créé de ses propres mains le premier laboratoire d’analyse de minerais du Burkina en tant que privé national.Je disais tantôt : le premier laboratoire d’analyse de minerais du Burkina en tant que privé national. Je m’explique. Dans la chaîne des services miniers, il y a la chaîne du laboratoire. Au Burkina, il existe bel et bien des laboratoires dont le rôle est d’analyser la teneur en or du sous-sol, mais celui d’Apollinaire est le seul conçu et mis sur pied par un Burkinabè à titre privé.Il est ponctuel. Mon rendez-vous avec lui était pour 15h. Et lorsqu’à 14h55 je garais sur le parking, il était déjà en train de m’attendre à l’entrée principale de son labo. En polo vert estampillé WAMIC SA sur le côté gauche de la poitrine, c’est un homme décontracté qui nous accueille et nous installe directement dans son bureau. Nous sommes dans le bureau de l’Administrateur Général de WAMIC SA, laboratoire burkinabè innovant, spécialisé dans les analyses d’échantillons pour le secteur minier. L’entreprise a pour mission de contribuer à la politique de contenu local du Burkina Faso en fournissant des services d’analyse de haute qualité, conçus pour accompagner le développement des acteurs nationaux dans les activités minières (cf. site web www.wamic.bf).Rien que pour la seule période d’avril à décembre 2025, le labo a analysé plus de 80 000 échantillons. Ce chiffre a été atteint grâce à la rigueur et au travail méthodique qui constituent les maîtres mots de l’ensemble du personnel du labo. « Il y a des périodes où nous fonctionnons 24h/24 pour satisfaire le client. C’est d’ailleurs normal lorsqu’on connaît l’histoire qui se cache derrière cette entreprise », confie-t-il.
Des barrages aux éprouvettes : un destin tracé par la providence
La vie professionnelle de Monsieur Compaoré se subdivise en trois grandes étapes d’une durée plus ou moins égale à 10 ans chacune. La première étape est celle du fonctionnaire. Après son baccalauréat, il est admis à l’Institut des mathématiques et de la physique-chimie de l’université de Ouagadougou (aujourd’hui université Joseph Ki-Zerbo). Il ne s’arrête pas là et passe le concours pour intégrer la prestigieuse école internationale EIER-ETSHER, aujourd’hui Institut International d’Ingénierie de l’Eau et de l’Environnement (2iE). Son parchemin d’ingénieur en génie rural et hydraulique en poche, Apollinaire Compaoré entame une carrière dans la fonction publique qu’il va abandonner quelques années plus tard, alors qu’il a gravi les échelons pour devenir Directeur Général de l’Office national d’aménagement des terroirs de 1997 à 1999. Lorsqu’il tourne le dos à la fonction publique en 1999, il lance ERECA INTERNATIONAL (Études, réalisations, conseil en aménagement). Avec ERECA, il va parcourir le Burkina pour des études de réalisation de barrages, des contrôles de travaux d’aménagement, des routes, des infrastructures socio-économiques, des réalisations de forages, etc. L’expérience va durer dix ans (1999-2009).Apollinaire Compaoré ne croit pas au hasard. Il croit fermement en la providence divine. Fervent chrétien catholique, il démarre sa journée par la messe matinale et, dans son bureau, trônent sur un emplacement bien en vue le Christ crucifié et la Vierge Marie à ses côtés. Il l’avoue lui-même : jusqu’en 2009, il n’avait jamais mis les pieds dans un laboratoire minier, mais sa vie professionnelle va prendre une nouvelle trajectoire lorsqu’il va rencontrer (par le fait de la providence) une équipe canadienne venue prospecter et installer un laboratoire au Burkina. Sans l’avoir véritablement cherché, Apollinaire s’est retrouvé la cheville ouvrière de la construction et de l’installation du laboratoire. Deux ou trois ans après cette installation, Apollinaire s’est retrouvé manager d’au moins 150 personnes travaillant sous sa coupe en tant que Directeur Général. De là, il va nourrir l’idée de la mise en place d’un laboratoire à titre privé. La décision a été prise en 2020 de quitter le confort d’un gros salaire international pour se lancer dans « le vide » d’une aventure aux contours peu maîtrisés avec pour seule boussole : la conviction.La lettre de démission à la société canadienne est introduite en décembre 2020 avec un préavis de trois mois. Mais ce sera finalement plus de cinq mois plus tard qu’il partira, parce « qu’on ne voulait pas » le laisser partir. Direction Ziniaré où, depuis l’ombre d’un grand arbre et assis sur une chaise pliable, il va superviser de bout en bout la construction de son laboratoire. De la première brique au toit, en passant par toutes les installations techniques, l’ingénieur va avoir un regard méticuleux sur tous les travaux qui ont duré plusieurs mois.
WAMIC SA : L’excellence burkinabè au défi des multinationales
Se lancer en privé dans un environnement largement dominé par les multinationales est un pari fou, mais en voie d’être tenu. Son premier marché est venu d’une mine qui lui a confié l’analyse de 3 000 échantillons. « C’était un test pour voir si le labo en était capable », déclare-t-il. « J’ai passé le test haut la main et la même société m’a fait davantage confiance en augmentant le nombre d’échantillons à 10 000 », poursuit-il. En 2026, WAMIC SA emploie en permanence 16 personnes et une centaine de temporaires.Le travail dans un laboratoire d’analyse de minerai répond à un processus rigoureux et hautement technique. Je ne vais pas compliquer mon article avec cela, mais retenez qu’un échantillon passe par plusieurs étapes avant de livrer sa composition sous forme de résultats que les spécialistes savent lire. WAMIC SA, ce sont des installations en plusieurs compartiments, avec des tâches et des missions spécifiques.En quittant les installations de WAMIC SA, on comprend que le travail d’Apollinaire Compaoré va bien au-delà de la simple chimie minérale. C’est une leçon de souveraineté économique. Là où d’autres ne voient que de la poussière de roche, lui extrait de la valeur, de l’emploi et de la fierté nationale. En cassant les codes pour nous livrer son histoire, cet homme nous rappelle qu’au Burkina, le plus précieux des gisements reste encore l’audace de ses fils.






