Elle est loin des grandes messes du secteur minier. Elle s’appelle Marguerite KANDO, native de Goundi, village de la province du Sanguié dans le Nando. Marguerite se lève avant l’aube pour aller laver la terre à la recherche de particules d’or. À 43 ans, veuve, mère de deux enfants et sans autre source de revenus, elle incarne ces milliers d’orpailleuses artisanales que les grandes messes du secteur minier oublient trop souvent. Sept ans qu’elle tient, entre fatigue, maladie et gains incertains, pour préserver une chose avant tout : sa dignité.
Il est à peine 5 heures du matin lorsque Marguerite Kando prend le chemin du site d’orpaillage. Comme elle, nous remarquons d’autres femmes quitter leurs habitations alors que le jour n’a pas encore pointé. Certaines préfèrent faire le trajet en groupe, pour ne pas partir seules. La journée sera longue, éprouvante et, parfois, peu rémunératrice.
Entre le site et sa maison, il faut marcher environs 5 kilomètres. Cela fait sept ans que Marguerite exerce sur ce site. Le trajet, elle le connait par cœur. En chemin, on échanges avec les autres sur quelques sujets. Pourtant, l’orpaillage n’était pas son métier à l’origine. Avant de rejoindre les zones aurifères, elle était vendeuse de condiments et apportait occasionnellement son aide à son époux dans les travaux champêtres. Mais les difficultés économiques ont progressivement bouleversé son quotidien. « Les conditions difficiles de la vie nous ont amenés sur le site », explique-t-elle.
Pour Marguerite, la décision de se lancer dans l’orpaillage répond d’abord à la nécessité de couvrir les besoins les plus élémentaires. Acheter quelques condiments, prendre un café ou simplement trouver de quoi manger peut devenir difficile lorsque l’argent manque. « Souvent, tu as besoin de 50 francs pour acheter des condiments ou prendre du café et tu n’en as pas. En venant ici fouiller, laver la terre, au coucher du soleil, tu peux avoir de quoi mettre sous la dent. »
Une journée qui commence avant le lever du jour
Arrivée sur le site, il faut tout de suite se mettre au travail. Pendant les périodes de sécheresse, la difficulté commence parfois avant même l’extraction du minerai : l’eau, indispensable au lavage, devient une ressource rare. Les femmes sont contraintes de parcourir plusieurs kilomètres pour en trouver. « Quel que soit la distance, nous la parcourons pour aller chercher l’eau. Nous n’avons pas le choix, nous devons manger. C’est l’instinct de survie qui nous pousse à faire cela. »
Le travail est physique. Au début, Marguerite et ses camarades concassaient les cailloux. Mais face à la pénibilité de cette tâche et à son faible rendement, elles ont fini par abandonner cette méthode pour se tourner vers le lavage du minerai aurifère.
La technique consiste à récupérer la terre susceptible de contenir des particules d’or. Margeurite et ses collègues déploient leurs outils : pioches ou pics (en fonction de la saison). La terre obtenue à coup de pioches est transportée dans des plats, souvent posés sur leur tête, jusqu’au point d’eau. La terre est ensuite placée dans un récipient en caoutchouc, puis lavée et agitée progressivement. Sous l’action de l’eau, les éléments les plus légers sont éliminés, laissant les matières plus lourdes, parmi lesquelles peuvent se trouver de fines particules d’or. Un travail minutieux, mais surtout éprouvant, dont l’issue reste incertaine.
Sur le site, les difficultés ne se limitent pas à la pénibilité physique. La santé constitue également une préoccupation permanente. Aujourd’hui, chez Marguerite, c’est la pleine forme, mais il lui arrive souvent de se réveiller avec des maux de tête ou souffrir du paludisme. Elle porte sur la planche du pied gauche, le souvenir d’une blessure à la pioche. Pourtant, elle continue. « Malgré ta fragilité, tu es obligée de venir. Sinon, le temps que tu passeras à la maison, tu ne mangeras pas. »
Entre 1 000 et 4 000 francs, quand la chance sourit
Une bonne journée peut lui rapporter environ 3 000, voire 4 000 francs CFA. Mais ces journées restent loin d’être garanties. Le plus souvent, Marguerite se contente de 1 000 à 1 500 francs CFA. Il lui arrive même de passer plus d’une semaine sans gagner le moindre franc. « J’espère qu’un jour je sortirai avec un jackpot ici, si Dieu le veut. »
Aux environs de 17h, soit plus de 12 heures de labeur, elle passe chez l’acheteur pour écouler le produit de sa journée. Ce qu’elle reçoit sert ensuite à résoudre les difficultés quotidiennes de la famille. Mais lorsqu’elle quitte le site, l’argent gagné ne représente pas pour elle une richesse personnelle : il est immédiatement orienté vers les besoins du foyer. Veuve et mère de deux enfants, Marguerite affirme ne bénéficier d’aucune aide extérieure régulière. Elle doit compter sur ses propres forces pour subvenir à ses besoins et contribuer à ceux de sa famille.
« Toute la vie de ma famille dépend de cette activité. », avoue-t-elle. Derrière cette phrase se trouve une préoccupation plus profonde : préserver sa dignité. Marguerite espère que le travail lui permettra d’éviter à sa famille de tomber dans la mendicité et de subir les railleries de ceux qui pourraient considérer leur situation comme un échec. « C’est grâce à ce travail que moi et ma famille gardons notre dignité. Sinon, après le décès de mon conjoint, je me pose des questions pour notre avenir. »
Un travail qu’elle ne souhaite pourtant pas transmettre
Paradoxalement, Marguerite ne cache pas son souhait de quitter un jour le site. Si une autre opportunité se présentait à elle, elle partirait « sans hésiter ».
Son regard sur l’avenir de ses enfants est tout aussi révélateur. Si l’un d’eux voulait suivre ses pas dans l’orpaillage, elle ne le lui conseillerait pas : elle estime que l’activité rapporte peu au regard de l’énergie qu’elle exige. Mais entre l’orpaillage et le départ vers l’aventure dans des pays comme la Guinée, le Mali ou le Sénégal, Marguerite préférerait encore voir son enfant rester auprès d’elle.
Entre rejet et nécessité
Dans son entourage, les avis sont partagés. Certains membres de sa famille soutiennent son activité parce qu’elle lui permet de subvenir aux besoins des siens ; ils l’encouragent à continuer tant que ce travail reste conforme à ses valeurs et aux mœurs. D’autres, en revanche, portent un regard beaucoup plus critique sur l’orpaillage, qu’ils considèrent comme une perte de temps, voire comme « un travail de paresseuse ». Marguerite, elle, connaît la réalité autrement. Derrière la poussière, les pierres, les longues heures de travail et les maigres gains se trouve une femme qui refuse de baisser les bras.
À 43 ans, elle ne prétend pas avoir trouvé dans l’orpaillage la richesse qu’elle espérait peut-être autrefois. Elle y a surtout trouvé un moyen de tenir debout. Elle sait que l’or ne garantit ni fortune ni lendemain meilleur. Elle sait aussi que le travail est pénible, que les gains sont incertains et que son corps paie chaque jour le prix de cette activité.
Mais tant qu’aucune autre porte ne s’ouvre, Marguerite continuera de revenir. Car sur ce site, elle ne cherche pas seulement de l’or. Elle cherche, jour après jour, les moyens de préserver l’essentiel : sa survie, celle de sa famille et, surtout, sa dignité.
Yves TAPIS

